Jeunesse et masculinisme

Comment expliquer l’efficacité de ces idées réactionnaires chez les adolescents et jeunes adultes ?

Nous vivons aujourd’hui un phénomène que bon nombre d’entre nous n’avaient pas anticipé : les garçons adolescents et jeunes hommes de la génération Z sont statistiquement plus misogynes que leurs prédécesseurs1. La surprise que cela peut venir provoquer chez les observateur·ices vient du fait que nous sommes habitués à ce que les générations plus jeunes soient plus à l’aise avec les normes sociales émergentes, car elles ont grandi avec elles2. Il n’est pas questionnable que l’ère post metoo et que le recul des valeurs patriarcales provoquent un mouvement réactionnaire, il suffit d’observer la critique provenant des droites politiques à l’égard de courants tels que le wokisme, présentant ainsi toute tentative de dénonciation des discriminations des minorités comme scandaleuse. Concernant la lutte contre les inégalités entre hommes et femmes, la parole féministe a pris une place relativement prépondérante dans notre société mais semble aussi apparaître pour certains comme trop radicale. « Un peu de féminisme, mais pas trop » avons-nous le sentiment d’entendre, comme si celui-ci risquait de menacer trop sérieusement un équilibre, un ordre établi, voire un soi-disant ordre naturel.

Ainsi, nous repérons, grâce à plusieurs études récentes, qu’une pensée s’articulant en contre des idées féministes, le masculinisme commence à infuser auprès des moins de 35 ans. Nous retrouvons dans le terme « masculinisme » la même racine que dans « féminisme », c’est une remotivation lexicale, comme si les hommes devaient lutter contre une oppression à la manière des femmes avant eux. Cela évoque l’autre retournement effectué avec le concept de « racisme anti-blanc » brandi par la droite réactionnaire. Alors qu’il a été démontré par la sociologie maintes et maintes fois que ni les personnes blanches, ni les hommes ne sont des catégories de la population systémiquement opprimées. Ici, réside le premier écueil théorique de cette pensée, nous avons à faire avec une victimisation compétitive3.

Cependant, je souhaite m’atteler ici à proposer un ensemble d’éléments qui peuvent participer à expliquer l’accrochage psychique de telles idées, en particulier chez des sujets jeunes. En effet, confronté à l’insidieux développement du masculinisme au sein des classes, je me dois cependant de rester à l’écoute sans jugement. Aussi arc-bouté que je puisse être contre de telles idées nuisibles à l’égalité hommes-femmes et au vivre ensemble, mon rôle consiste à comprendre et à accompagner.

Il me faut étudier le terrain, avec les outils dont je dispose, sur lequel sont venus se greffer ces concepts si je veux pouvoir poursuivre mon objectif d’émancipation des jeunes que je rencontre.

Voilà pourquoi je partage avec vous certains éléments théoriques qui me semblent se vérifier par l’expérience de terrain et qui permettent d’expliquer la fixation des idées masculinistes chez les adolescents notamment.

Absence de modèles identificatoires

On entend dans les vidéos d’Alex Hitchens, un influenceur masculiniste que « les jeunes hommes n’ont plus de repères ». Je ne peux que le rejoindre. La question de l’égalité au sein du couple est chaque jour questionnée, y compris pas les médias mainstream. Les générations X et Y, en épousant partiellement un certain récit féministe (sérieusement étayé par les études sociologiques) a en effet produits quelques hommes déconstruits, ayant pris conscience de certains de leur privilèges4. Mais les modèles masculins alternatifs restent peu nombreux pour la Gen Z.

De plus, en cette période transitionnelle, la place et le rôle du père est remise en question. Qu’est-ce qu’être un bon conjoint et un bon père ? Le père contemporain est une figure ambiguë : désinvesti de son autorité traditionnelle, parfois absent, il est souvent décrit comme « défaillant » dans les récits culturels. En substance, les modèles traditionnels sont remis en question sans que d’autres prennent leur place. Ainsi, à qui s’identifier lorsqu’on est un jeune homme en construction, qui plus est souvent en déficit d’estime et de confiance en soi ?

Je voudrais vous proposer un exemple de séquence évocatrice du besoin d’identification des adolescents. On retrouve dans La Fureur de vivre5 un cas représentatif de désaveu du père par le personnage incarné par James Dean lorsqu’il retrouve son père agenouillé en tablier sur le sol car il a renversé un plateau6. Le père, honteux, préservant au plus la mère et le regard qu’elle porte sur lui déçoit Jim. Jim tente de s’identifier alternativement par la prise de risques et en éprouvant le danger. C’est une conception de la virilité qui vient d’une représentation ancestrale : l’homme y est perçu comme étant destiné au danger, regardant la mort dans les yeux, destiné au champ de bataille, au monde extérieur7.

Face au déclin relatif de cette représentation, les influenceurs masculinistes fonctionnent comme des substituts paternels idéalisés, au sens kleinien du terme : des objets tout-bons, porteurs d’une toute-puissance fantasmée. Ils offrent ce que Kohut appellerait une relation selfobjet8 : le déficit de Soi génère un besoin intense de selfobjet → le selfobjet toxique répond partiellement → le Soi ne grandit pas → le besoin reste intact → dépendance accrue. Et c’est ainsi que le marché se maintient et croît.

Si le processus thérapeutique peut avoir en commun avec cette boucle l’idéalisation partielle ou totale de l’objet thérapeute, le déroulé est totalement différent. En effet, si le transfert peut impliquer la représentation du thérapeute comme un selfobjet, ce dernier n’aspire pas à asservir le sujet mais plutôt à l’accompagner vers son émancipation et la réalisation de ses solutions. Tout d’abord l’influenceur masculiniste n’est pas en relation avec ses abonnés. Ensuite, il vante les mérites d’un carcan unique dans lequel il invite (sans ménagement) ses ouailles à s’inscrire.
« Ne demande pas à tes parents de croire en toi »10 ; « Je pense que certains hommes méritent d’être
trompés »11, voici quelques phrases que l’on retrouve dans les vidéos d’Alex Hitchens. On sent bien que l’accomplissement passerait nécessairement par la difficulté voire la douleur ; comme on endurcit des soldats avant de les envoyer se battre. D’ailleurs quelle meilleure chair à canon qu’un homme qui considère qu’il doit pouvoir mourir pour son foyer, pour sa femme12. Compte tenu de la remilitarisation de la France et de l’Europe, nous pouvons aisément affirmer que la nation tient ici un vivier disposé à se sacrifier en cas de supposée nécessité.

La grande spoliation de puissance

Si nous vivons dans un monde où les hommes sont socialement et économiquement privilégiés, il va de soi que nous serons témoins d’une perte de certains de ces privilèges si un équilibrage s’opérait. Le sujet ne sait pas forcément ce qu’il a à perdre face au féminisme, mais il sait qu’il va perdre quelque chose et craint alors de manquer. Parallèlement, nous savons également que la structuration de la masculinité hégémonique comprend également des injonctions fortes vis-à-vis des hommes. On pourrait citer une certaine injonction à la force, à protéger, ou à pourvoir, notamment financièrement. Les influenceurs masculinistes ne proposent pas de déconstruire cet aspect-là de la masculinité patriarcale, bien au contraire, ils invitent leurs auditeurs à en faire une force et une raison de dominer les femmes.

L’égalité devait apporter une meilleure vie pour tous·tes, or nous faisons aujourd’hui face à une raréfaction des ressources (professionnelles, naturelles…) ainsi que d’un rétrécissement du réseau de solidarité sociale et de l’accroissement des inégalités. La promesse faite par le capitalisme ne se réalisera pas pour la génération des 16-35 ans, et ils en sont conscients. Il suffit d’entendre cette détresse, ce sentiment d’être « la génération gâchée » qu’ils disent ressentir lors de certaines séances d’EVARS (éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle, assurée notamment par les conseiller·es conjugal·es et familial·es). Ainsi, on peut imaginer que le choix de la domination pour s’accaparer le peu de ressources disponibles puisse apparaître comme une option séduisante. À l’instar des démarches de prédation que l’on retrouve chez les dirigeants néo-fascistes, et de leurs valeurs virilistes, les jeunes peuvent tout à fait reconnaître dans la réussite économique et sociale que promeuvent et promettent certains influenceurs un horizon désirable.

Angoisse de dépendance

Tout d’abord, il est nécessaire de rappeler l’importance du « principe de réactance » dans tout mouvement réactionnaire. « En psychologie sociale, la réactance est un mécanisme de défense psychologique mis en œuvre par un individu qui tente de maintenir sa liberté d’action lorsqu’il la croit ôtée ou menacée. »13. Je me souviens d’une intervention auprès d’un groupe de garçons de 4ème. L’un d’eux, alors que nous parlons d’homosexualité nous dit en colère : « Ils se font trop voir. Tellement que sur les réseaux, il y en a qui viennent me parler, et ils essaient de me transformer en homosexuel. ».

Pour un jeune homme qui se construit, et qui rencontre des difficultés à entrer en contact avec les individus du genre opposé, la proposition masculiniste vient offrir une réponse claire et nette à la question de la différenciation des sexes. Il constate, avec l’arrivée des traits pubertaires secondaires14 que garçons et filles sont maintenant distinguables. Les adolescents peuvent vivre cette période comme une effraction, des changements intrus et inarrêtables s’imposent à eux.
Conséquemment, les normes du monde adulte viennent se présenter aux adolescent.es, parmi elles l’hétérosexualité, ou encore l’attendu de la mise en couple. Le masculinisme vient proposer une approche simple, ou devrais-je dire simplificatrice, donc rassurante. Chacun.e a une place attitrée, et chacun.e y reste. Les frontières entre genres notamment sont réinstallées, et âprement défendues.

Pour autant, d’après Francis Dupuis-Déri, il y aurait cycliquement un discours décrivant une supposée crise de la masculinité depuis l’empire romain. Or, ces discours s’arc-bouteraient systématiquement contre les femmes15.

Dans les théories masculinistes, pour l’adolescent ou le jeune adulte qui ne parvient pas à rencontrer une partenaire, se présente à lui l’opportunité d’expliquer son échec par une injustice systémique. Ce n’est pas lui le problème, ce sont les femmes et la société qui ont corrompu ses chances. On retrouve cet élément de manière prégnante dans le postulat des incels16ou « célibataires involontaires », et dans une moindre mesure dans le mouvement MGTOW17.

Mais il faut également noter que les filles réussissent aujourd’hui mieux sur le plan scolaire, que les jeunes femmes sont plus diplômées que les jeunes hommes statistiquement18. Ainsi, les femmes peuvent être vues comme menaçantes et potentiellement favorisées par les institutions pour certains hommes frustrés de leur place dans la société. Dans un contexte de raréfaction des ressources et de hausse des inégalités, il est confortable de pouvoir trouver un.e responsable à nos difficultés d’accession

En résumé, si la « puissance » au sens freudien est de mieux en mieux distribuée entre hommes et femmes. On peut supposer que cela puisse générer une angoisse de dépendance et de castration auprès de certains hommes.

Conclusion

Si le masculinisme est une oppression des femmes par les hommes, il est aussi une oppression des hommes par les hommes. En limitant les possibles et les libertés, il encarcane de jeunes hommes en pleine quête identitaire. Tomberions-nous cependant dans un écueil à vouloir définir, en séance d’EVARS à la place des jeunes ce que serait finalement un homme ? Comment accompagner les jeunes hommes face à ces représentations simplistes qui servent d’exutoire à leurs frustrations ? Je pense à ce propos à un atelier monté en collaboration avec mes collègues conseillères conjugales et familiale du CHU d’Angers qui consiste à classer des remarques plus ou moins sexistes en fonction de leur acceptabilité. Lors d’animations auprès d’élèves de seconde, les jeunes femmes ont largement pris la parole, les hommes sont restés très en retrait. Je ne peux que m’interroger sur les raisons de leur mutisme. Je me permets de supposer que même si certains jeunes trouvaient une certaine vérité à des assertions que nous ressentirions vous et moi comme sexistes, ils ne se risqueraient pas à l’exprimer dans ce contexte d’animation EVARS. La fenêtre d’Overton n’est pas (encore) ouverte sur des propos si sexistes que ceux proposés par les influenceurs masculinistes. Ces derniers les veulent le plus clivants possibles pour maximiser leurs chances de retenir l’attention des jeunes et des algorithmes des applications telles que TikTok. Louis Theroux a d’ailleurs démontré avec son documentaire Plongée dans la manosphère19que les influenceurs masculinismes ont avant tout des intérêts entrepreneuriaux et financiers plus qu’idéologiques. Leur cynisme exclue malheureusement toute considération pour les conséquences de leurs mots sur leur jeune public.

En tant qu’éducateurs, il est de notre responsabilité de proposer des modèles identificatoires alternatifs et de mettre en évidence les dérives possibles des considérations masculinistes. Une autre piste réside dans cette proposition à contre-pied : permettre aux jeunes hommes de constater ce que le système patriarcal leur fait vivre à ce jour, et que le masculinisme propose d’accentuer : une pression à la réussite, le seul choix de la confrontation et de la compétition, ainsi qu’une interdiction d’exprimer leurs émotions, notamment. Enfin, le masculinisme offre aux hommes un seul et même standard, inatteignable, porté par des figures masculines partiellement honnêtes, évidemment ambigües, travaillant chaque jour à leur propre image, comme pour bâtir à l’unisson une représentation d’un soi-disant surhomme. En ce sens, cette voix est tout à l’opposé de la nôtre qui consiste à participer à notre mesure à faire émerger toute la singularité des sujets dont nous avons l’occasion de croiser la route.

1Chung, H. (dir.), & Ipsos. (2026, 5 mars). Almost a third of Gen Z men agree a wife should obey her husband [Rapport de recherche]. Global Institute for Women’s Leadership, King’s Business School, King’s College London. https://www.kcl.ac.uk/news/almost-a-third-of-gen-z-men-agree-a-wife-should-obey-her-husband

2Stricevic, M. (2024, 25 mars). The dividing line: Why Gen Z men and women have come apart over masculinity and gender equality. Roar News. https://roarnews.co.uk/2024/the-dividing-line-why-gen-z-men-and-women-have-come-apart-over-masculinity-and-gender-equality/

3Noor, M., Shnabel, N., Halabi, S., & Nadler, A. (2012). When suffering begets suffering: The psychology of competitive victimhood between adversarial groups in violent conflicts. Personality and Social Psychology Review, 16(4), 351–374. https://doi.org/10.1177/1088868312440048

4Chung, H. (dir.), & Ipsos. (2026, 5 mars). Almost a third of Gen Z men agree a wife should obey her husband [Rapport de recherche]. Global Institute for Women’s Leadership, King’s Business School, King’s College London. https://www.kcl.ac.uk/news/almost-a-third-of-gen-z-men-agree-a-wife-should-obey-her-husband

5Ray, N. (1955). La Fureur de vivre [Film]. Warner Bros. Pictures.

6 Rebel without a cause (1955) Disapointing Parents scene (6/10) – Movieclips https://www.youtube.com/watch?v=_RHrQlqoTTA

7France Culture. (2018, 5 juin). Combattre les héros, construction-déconstruction de la virilité [Épisode de podcast audio]. Dans LSD, La série documentaire – Masculins, est-ce ainsi que les hommes se vivent. Radio France. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/lsd-la-serie-documentaire/combattre-les-heros-construction-deconstruction-de-la-virilite-3708890

8 Agnès Oppenheimer, Kohut et la psychologie du self, PUF, collection « Bibliothèque de psychanalyse », 1996

9

10 Alex Hitchens. (2023). Pourquoi tu es un loser! [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=Gu19pPlfuXo

11 Alex Hitchens. (2023). Elle te trompe [Vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=Gu19pPlfuXo

12 idem

13 Wikipédia. (s.d.). Réactance (psychologie). Wikipédia, l’encyclopédie libre. Consulté le 3 avril 2026, à l’adresse https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9actance_(psychologie)

14 On pense aux changements corporels visibles : formes, musculature, pilosité…

15France Culture. (2025, 3 décembre). La Grande peur d’alpha [Épisode de podcast audio]. Dans LSD, La série documentaire – Être un bonhomme. Radio France. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/lsd-la-serie-documentaire/la-grande-peur-d-alpha-4862300

16Contributeurs de Wikipédia. (s. d.). Incel. Dans Wikipédia. Consulté le 08/04/26, à l’adresse https://fr.wikipedia.org/wiki/Incel

17 Contributeurs de Wikipédia. (s. d.). MGTOW. Dans Wikipédia. Consulté le 05/06/26, à l’adresse https://fr.wikipedia.org/wiki/MGTOW#Diff%C3%A9rences_entre_MGTOW_et_communaut%C3%A9_de_la_s%C3%A9duction

18INSEE, https://www.insee.fr/fr/statistiques/1285441. Consulté le 05/06/26

19 THEROUX, Louis, 2026, Plongée dans la manosphère. [Film documentaire]. Netflix.

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